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Archive de l’étiquette LCA

Prix « Coup de coeur des lycéens »

Une descente aux Enfers

 

 

« Tu es ma muse, ma dryade,

Ensemble nous vaincrons les tempêtes.

Notre amour est la plus belle des sérénades,

Et notre histoire est digne des plus grands poètes ! »

 

 

Très amoureux, Orphée et Eurydice avaient l’habitude de sortir en boîte le samedi.

Mais ce soir-là, le destin décida que leur bonheur avait assez duré.

Orphée passait du bon temps avec ses amis. Ils riaient, ils profitaient. Le jeune homme était convaincu que rien ne pourrait venir interrompre son bien-être.

Il se trompait. Dans un coin isolé, à l’abri des regards, le Mal s’emparait d’Eurydice. Long, fin, sans un bruit, le serpent planta ses crocs dans la veine de la jeune femme. À mesure que son poison se répandait dans son corps, elle se sentait sombrer dans un parfait bonheur, dont elle ne pourrait désormais plus se passer.

On était allé chercher Orphée pour l’avertir, mais il était déjà trop tard, Eurydice avait entamé sa descente aux Enfers. Quand le jeune homme arriva, il trouva sa bien-aimée, assise sur le carrelage crasseux, une seringue plantée dans l’avant-bras. Jamais il n’avait ressenti pareille peur. Mais elle était vivante, elle respirait encore ! Son cœur, gorgé d’héroïne comme une éponge, battait toujours et, sous ses paupières fermées, ses yeux palpitaient comme si elle faisait un mauvais rêve.

 

Les semaines passèrent. Orphée n’oubliait pas. Au début, ça n’avait pas eu l’air vraiment grave. Eurydice gobait quelques pilules de temps en temps, mais ça ne pouvait pas bien faire de mal. Comment résister à ce goût sucré de fruits et de caramel ? Puis, elle avait essayé de nouvelles drogues, parce que « c’était bien de varier les plaisirs ». Elle promettait de rester sage et de ne jamais trop exagérer sur sa consommation mais, malgré toutes ses belles promesses, elle finit par tomber dans le besoin constant de sentir de la drogue lui couler dans les veines. Et cette passion, trop grande pour elle, finit par la consumer. Elle s’isolait à la cave et n’en remontait jamais. C’était devenu sa prison.

 

Orphée était inconsolable. Tous les soirs, il laissait échapper son chagrin en longs sanglots, seul avec ses souvenirs et le fantôme de son amour perdu. Il respirait la douce odeur d’Eurydice imprégnée dans les draps. Il l’aimait à mourir. Oui, c’est ça, il l’aimait à mourir. Mourir d’amour ou d’overdose, qu’importe ? Tout ce qui comptait était que son amour soit toujours vivant. Orphée, cependant, était dans une impasse : il n’en pouvait plus de vivre avec une toxicomane, mais comment pouvait-il oublier cette passion ardente ? La situation était devenue insoutenable pour le couple. Le jeune homme savait qu’elle souffrait autant que lui, et que toutes ces drogues l’entraîneraient de plus en plus vers le fond. Il fallait stopper cette descente aux Enfers, c’était devenu une question de vie ou de mort.

 

Alors, dans un élan héroïque, il descendit dans la pénombre de la cave, comme était descendu Ulysse aux Enfers. Là, tout n’était que désordre et chaos ! Dans la pièce régnaient une chaleur atroce et une odeur nauséabonde. L’ampoule nue, accrochée au plafond, faisait danser sur les murs des ombres inhumaines. Pareils à Cerbère, trois rats, cachés dans un coin, observaient fixement Orphée de leurs yeux luisants, comme prêts à lui bondir dessus pour l’entraîner dans les ténèbres. Assise par terre au milieu de cet obscur décor, Eurydice était en transe. Une seringue traînait à ses pieds, entre un petit tas d’herbe et une boîte remplie de poudre blanche…

 

Orphée s’approcha doucement. Le jeune homme regarda ce visage qu’il avait autrefois tant chéri, et ne le reconnut pas. Eurydice semblait avoir trente ans de plus. Ses traits, autrefois fins et doux, étaient maintenant remplacés par de vilaines rides. Sa peau était d’un blanc sale, et des taches sombres couraient sur son corps. Elle semblait baisser la tête honteusement, mais il vit quand même ses yeux. Leur bleu cristallin s’était teinté d’une sombre clarté, iris laiteux dans un regard ténébreux.

Et sa joie de vivre… Toute sa joie de vivre avait disparu, comme disparaît la neige au printemps.

En réalité, Orphée l’aurait cru morte s’il n’avait pas senti son souffle.

 

Orphée s’assit en face d’Eurydice et, quand elle plongea son regard dans le sien, il vit des larmes dévaler ses pommettes. Son cœur se serra dans sa poitrine. Par pitié … ou par amour ? Il passa une main sur la joue de la jeune femme et essuya avec son pouce ses yeux mouillés. Puis il la prit dans ses bras, et lui chuchota à l’oreille :

« Tu es ma muse, ma dryade,

Ensemble nous vaincrons les tempêtes.

Notre amour est la plus belle des sérénades,

Et notre histoire est digne des plus grands poètes ! 

Jamais je ne t’abandonnerai,

Entre tes mains tu tiens mon sort

Je ne peux vivre sans toi pour de vrai,

Et être loin de toi est pire que la mort. »

 

Alors, pour la première fois depuis des mois, le regard d’Eurydice s’illumina. Comme si enfin elle se souvenait de sa vie, comme si enfin elle se souvenait du bonheur.

Orphée la serra encore plus fort dans ses bras :

« Je te promets de ne jamais t’abandonner !

– Orphée … la voix d’Eurydice commença à trembler … Je veux m’en sortir ! Je veux recommencer à vivre avec toi, comme avant ! Je le veux, plus que tout au monde ! Mais je n’y arrive pas …! Je n’arrive pas à arrêter ! C’est trop dur ! C’est trop bon ! »

Orphée lui caressa doucement la joue :

« Eurydice …Tu es ce que j’ai de plus cher, tu es ma raison de vivre. Et rien n’est plus irremplaçable et plus triste à perdre que la raison de vivre. Nous allons nous en sortir. Nous sommes plus forts que le destin ! Nous allons vivre ! Vraiment ! Simplement ! ENSEMBLE !

-… Donne moi la force d’y arriver…! »

Il l’embrassa tendrement puis, en la prenant par la main, l’aida à se relever. Elle avait du mal à tenir debout, ses jambes avaient perdu l’habitude de marcher. Orphée l’accompagna jusqu’au pied de l’escalier mais, arrivée à celui-ci, Eurydice s’arrêta… Elle avait une condition…

« Plus jamais ! dit-elle. Je ne veux plus jamais retourner en soirée tant que je ne serais pas sûre d’avoir décroché ! »

Elle est courageuse, pensa Orphée. Elle a toujours été très courageuse.

Et il lui promit, sur tout l’amour qu’il avait pour elle, qu’il respecterait sa condition.

Eurydice sourit tristement. Puis Orphée la prit par le bras et ensemble ils remontèrent la pente.

 

Chaque jour qui passait l’éloignait un peu plus de l’enfer. Orphée retrouvait son Eurydice, joyeuse et pleine de vie comme autrefois ! Elle se libérait doucement de sa dépendance, retrouvait peu à peu sa vitalité. De cette épreuve, leur amour s’intensifia. Ensemble, ils se sentaient invincibles !

Pensant qu’elle était enfin sortie de ce sombre tunnel, Orphée emmena Eurydice en soirée…

Tout se passa bien jusqu’à ce qu’il la quitte des yeux.

Elle se retrouva face à son ancien dealer qui lui proposa de nouvelles sensations, une pilule inoffensive,  »juste pour essayer  ». À cet instant précis, tout bascula.

 

Orphée la retrouva à contre-cœur dans les toilettes. Adossée contre le mur. Il s’approcha d’elle. La prit dans ses bras. Il savait.

Elle le regarda en larmes.

« Tu m’avais promis… » lui dit-elle.

Puis elle posa sa tête sur son cœur. Et s’endormit à tout jamais…

 

Mia Gabriel

Lycée Condorcet, Belfort.

 

 

 

Prix Littéraire de l’Afpeah (Collège)

Orphée le Métalleux

 

Cinq heures du matin ; Orphée était désemparé. Il avait perdu tout ce pour quoi il vivait ; Eurydice, l’amour de sa vie, était morte un mois auparavant, écrasée par un camion. Le jeune homme avait été condamné à la regarder mourir sans ne rien pouvoir faire. Depuis, il ne dormait pas, ne sortait de sa chambre que pour manger et ne parlait à personne. Il n’avait pu se contraindre à se rendre à l’enterrement d’Eurydice. Pourtant, il aurait voulu lui dire adieu, tourner la page, revivre, mais le poids de la douleur l’avait paralysé. À vrai dire, le jeune homme n’arrivait pas à s’imaginer une vie sans elle. Sortir de chez lui, voir des amis, cela aurait signifié accepter sa mort ; et ça, il ne pouvait s’y résoudre.

Jusqu’à ce jour, Orphée avait eu une vie de rêve : il avait un bon nombre d’amis sur qui compter, était plutôt beau, et surtout, mondialement connu pour son Métal incomparable. Il était à la fois le chanteur et guitariste d’un groupe à la renommée internationale ; le batteur, quant à lui, était son meilleur ami Jayson. Bien qu’à leurs débuts, les Métalleux n’aient pas recherché la gloire et n’aient joué que pour leur plaisir, leur premier album s’était vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Les morceaux composés par Orphée étaient si puissants que même une personne qui détestait ce genre de musique ne pouvait qu’être enthousiasmée. Mais maintenant, la vie du chanteur était en train de tourner au cauchemar. Orphée ne voyait plus personne, ne se lavait plus, ne chantait plus. L’absence d’Eurydice l’avait détruit.

Après un mois à se morfondre, cloîtré dans sa chambre, Orphée se décida enfin à sortir pour aller faire ses adieux à Eurydice. Arrivé au cimetière, il trouva près de la tombe de sa bien-aimée une lyre semblable à celles que les Grecs possédaient dans l’Antiquité, en parfait état. Il commença à jouer quelques notes tristes et l’ambiance du cimetière changea radicalement. Plus aucun bruit ne se fit entendre mis à part la musique d’Orphée. Sur la pierre tombale, apparut alors une lueur dorée qui, en s’estompant, révéla des lettres grecques brillantes. Le jeune homme parvint à lire :

 

Naquit alors en lui l’espoir fou de revoir un jour Eurydice. Sans chercher à comprendre pourquoi ces lettres étranges étaient apparues, il posa la lyre de côté et nota rapidement les symboles sur un papier qui traînait dans sa poche.

Il rentra chez lui puis entreprit des recherches sur l’écriture grecque ancienne. Il apprit que les Grecs se servaient de lettres pour écrire les chiffres. Après traduction, il obtint une suite de nombres ainsi qu’une phrase : « 36°23’34. N 22°28’03. E. La musique est la clé. » Il chercha ces chiffres sur Internet, et tomba sur une position Google Maps. C’était un endroit situé non loin du Cap Ténare, en Grèce. Il googlelisa le lieu et découvrit que les mythes antiques le considéraient comme l’une des entrées des Enfers. En proie à une intuition, il fut certain qu’il devait se rendre là-bas et se dit que Jayson pourrait sûrement l’aider. Il téléphona alors à son ami qui attendait cet appel depuis un mois. Après lui avoir expliqué ce qui était arrivé au cimetière ainsi que la signification des lettres mystérieuses, Orphée le convainquit de se rendre avec lui à l’endroit signalé par la phrase énigmatique. Ils prendraient l’avion jusqu’à l’aéroport de Kythira, qui était le plus proche du Cap Ténare, loueraient ensuite un bateau, et iraient jusqu’aux coordonnées indiquées par le GPS, et là-bas… ils ne savaient pas ce qui les attendait en fait. Mais il était impensable de ne pas y aller.

 

Ils prirent avec eux leurs instruments de musique ainsi qu’un générateur d’électricité pour pouvoir jouer en plein air. Orphée s’équipa de sa guitare d’excellente qualité avec haut-parleur intégré, quant à Jayson, il se contenta d’une batterie simplifiée mais efficace, prévue pour être démontée et mise dans une valise.

Une fois arrivés sur les côtes grecques, ils louèrent un bateau, enclenchèrent le GPS et suivirent la direction indiquée. La mer était calme. Pour passer le temps, ils commencèrent à jouer une musique totalement improvisée. Ils arrivaient toujours à être synchronisés par on ne sait quelle magie. Les cinquante kilomètres qui les séparaient de leur destination passèrent donc plutôt rapidement.

A proximité de la localisation donnée, ils remarquèrent que des nuages recouvraient curieusement. Ils arrêtèrent de jouer. Tout en observant ce phénomène, ils entendirent un son retentir au-dessus d’eux. C’était une note pure et constante, limpide comme l’eau sur laquelle ils naviguaient. La note fut bientôt rejointe par d’autres, créant ainsi une mélodie magnifique et majestueuse. Bientôt ils virent tournoyer dans le ciel des créatures ressemblant à des oiseaux bizarres. Celles-ci descendirent à pic tout autour du bateau pour rejaillir à la surface des eaux en intensifiant leur mélodie ensorcelante. Jayson eut soudain l’envie irrésistible de s’approcher de ces oiseaux et commença à s’avancer vers le bord du navire pour plonger dans la mer. Orphée se rappelant que son ami ne savait pas nager tenta de le retenir dans sa marche insensée en lui criant de s’arrêter, mais le batteur poursuivit son geste, sans faire attention au reste. Juste avant que son ami ne se jette à l’eau, le guitariste prit son instrument et commença à jouer pour attirer son attention. L’effet fut immédiat et Jayson reprit ses esprits. Cependant la musique d’Orphée n’avait pas seulement interpellé son ami ; les sirènes, car c’étaient bien à de tels êtres qu’ils étaient confrontés, offensées par cet air qui leur faisait concurrence, s’élancèrent vers le bateau, en dévoilant leurs corps immondes et disproportionnés ainsi que leurs mains griffues, afin de déchiqueter leurs occupants. Alors que les musiciens pensaient leur dernière heure arrivée, la lyre qu’Orphée avait trouvée au cimetière apparut directement dans ses mains, en un rayon de lumière dorée. Il joua instinctivement, créant une mélodie magique et enchanteresse. Les monstres ailés furent envoûtés par cette musique, et vaincus, prirent leur envol dans les cieux.

Une fois les sirènes parties, la lyre s’illumina puis disparut. Un îlot rocheux émergea subitement de l’eau, et les deux musiciens aperçurent une grotte au milieu de l’île où ils débarquèrent. Orphée prit sa guitare et Jayson les éléments les plus importants de sa batterie, qu’il plia et mit dans son sac à dos. Une fois dans l’antre, ils découvrirent un escalier en colimaçon qui descendait dans les profondeurs de la terre. Ils s’enfoncèrent dans les ténèbres.

 

Lorsqu’ils furent arrivés en bas, les Métalleux n’en crurent pas leurs yeux. Ils se trouvaient juste au-dessus d’une foule d’esprits, qui attendaient des barques afin de passer de l’autre côté d’un fleuve. Il en arrivait par dizaines chaque seconde. Orphée comprit qu’ils se trouvaient aux Enfers et pensa que Charon, le passeur du Styx, avait dû s’adapter à ce rythme frénétique. Au-delà du fleuve, les âmes passaient par des sortes de portiques et étaient réparties sur différents chemins. Celui de gauche menait à une forteresse impressionnante entourée d’un fleuve de lave, alors que celui de droite conduisait à un palais resplendissant. Le chemin du milieu, lui, menait à une plaine remplie d’esprits.

Parmi toutes ces âmes défuntes, Orphée reconnut instantanément Eurydice. Elle était toujours aussi belle, même sous forme de fantôme. Orphée voulut courir à sa rencontre, mais Jayson l’en empêcha, car il n’aurait jamais pu traverser le Styx à la nage. Ils décidèrent alors d’attirer l’attention d’Eurydice. Jayson installa sa batterie et les musiciens commencèrent à jouer. Ils montèrent le volume des amplis au maximum et le résultat fut plus que surprenant. Tous les esprits captivés par la musique se tournèrent dans leur direction, y compris celui d’Eurydice, et commencèrent à danser. Mais il n’y eut pas qu’eux qui furent enthousiasmés par la musique. Cerbère, le gardien des Enfers, succomba aussi. Le chien monstrueux n’accourut pas vers eux pour les chasser, mais pour profiter de la musique. Tous les Enfers écoutaient ce concert improvisé.

Soudain, la porte du palais s’ouvrit et un homme imposant, avec des cheveux encore plus longs que ceux d’Orphée, des tatouages sur tout le corps et des piercings en forme de piques, en sortit. Il leva la main et fit le fameux signe des Métalleux, le signe des cornes. Quand il arriva au milieu de la foule des esprits en délire, les deux musiciens s’aperçurent qu’il faisait au moins deux fois leur taille. Les jeunes hommes s’arrêtèrent en réalisant qui était l’individu qui se tenait devant eux. Hadès leur adressa la parole :

– Alors, comme ça, des mortels sont venus mettre de l’ambiance dans mon royaume ? On ne va pas s’en plaindre ! Jouez !

Orphée et Jayson furent surpris de cette requête, mais si Hadès en personne leur demandait de jouer, ils comptaient bien le satisfaire. Ils mirent tout leur cœur dans un nouveau morceau. Jayson tapait sur sa batterie avec force, Orphée chantait à s’en déchirer les cordes vocales ; leur rythme était parfait, rien n’aurait pu gâcher ce moment. Sauf que, lorsqu’ils atteignirent l’apothéose du morceau, la batterie pliable se brisa. Hadès, fâché de cette interruption, dirigea sans la moindre hésitation son sceptre sur Jayson qui s’embrasa instantanément. Une fraction de secondes plus tard, il ne resta qu’un tas de poussière du meilleur ami d’Orphée.

– Quoi ?! Mais… Pourquoi ?

– Un batteur sans batterie ne sert à rien, répondit Hadès d’un ton indifférent. Joue plutôt un solo !

Orphée, paralysé par la peur, n’arriva pas à jouer. Il aperçut au loin l’esprit de Jayson arriver, l’air choqué et surpris, au milieu de la foule des autres âmes.

– Quoi encore ? Pourquoi tu ne joues plus ? demanda Hadès.

Orphée ne parvint pas à répondre, persuadé qu’il allait subir le même sort que son ami d’un l’instant à l’autre.

– Bon, si tu ne veux pas jouer, tu ne me sers à rien !

Hadès s’apprêtait à incinérer le guitariste, mais distrait par un chat doré venu se frotter contre la jambe d’Orphée, il arrêta son geste. Le chat s’éloigna du Métalleux de quelques pas, puis se métamorphosa en un magnifique jeune homme blond et musclé. Il avait dans la main la lyre qui était déjà apparue deux fois à Orphée.

– Attendez mon oncle, je me suis donné de la peine pour que ce mortel talentueux reste en vie, ce n’est pas pour que vous veniez tout gâcher en l’anéantissant! Je suis le dieu de la musique et ce mortel est le musicien le plus talentueux que j’ai rencontré – à part moi bien sûr. Il est de mon devoir de le protéger.

– Oui ! Eh bien, si tu ne veux pas que ton champion finisse en cendres, trouve un moyen pour qu’il continue de chanter.

– Je n’ai qu’à remplacer le batteur, ça te va Orphée ?

Ce dernier ne répondit pas, toujours sous le choc.

– Bon, à mon avis, il accepterait de jouer si tu lui promettais de lui rendre cette mortelle-ci, reprit Apollon en pointant Eurydice du doigt.

– Un concert fantastique contre une âme ? Ça marche !

En entendant cela, Orphée devint euphorique et oublia même la mort de son ami. Il lui suffisait de chanter pour sauver Eurydice ! Il improvisa alors, dans un tourbillon d’accords et de rythmes, une musique très rapide et extrêmement entraînante ; Apollon l’accompagnait à la perfection. Le résultat était si réussi qu’Hadès était épaté. Il n’avait jamais entendu de musique pareille. Le morceau terminé, le dieu des Enfers respecta sa parole et laissa l’esprit d’Eurydice partir avec son fiancé. Cependant, il ajouta une condition afin de s’amuser encore un peu avec ce mortel. Orphée ne devait pas regarder Eurydice ni lui parler avant d’être sorti des Enfers. Bien que contrariés par ce divin caprice, les amoureux n’avaient pas d’autre choix que d’obéir. Ils se mirent en route, la jeune femme suivant Orphée.

Si le défi lui semblait simple au début, plus il avançait, plus Orphée se demandait si Hadès ne s’était pas payé sa tête. L’envie de vérifier qu’Eurydice le suivait bel et bien grandissait à chaque marche franchie. Il commençait à apercevoir la lumière extérieure quand la pression atteignit son paroxysme. Il était à peu près certain qu’Hadès allait refermer l’entrée de son royaume juste après qu’il en fut sorti et qu’il n’aurait plus jamais d’autre occasion d’aller rechercher Eurydice. Au bout d’un moment, il en eut assez de marcher persuadé que le dieu se moquait de lui. Quel autre intérêt Hadès aurait-il eu de préciser cette condition sinon ? Il se retourna, et ce fut la fin de tout espoir. Il vit le visage horrifié de sa bien-aimée attirée dans les tréfonds de la terre. Il voulut la rattraper, mais n’en eut pas l’occasion. Sa vision se couvrit de noir et il fut téléporté auprès de son bateau.

Il aurait pu rentrer chez lui, mais il n’en vit alors pas l’intérêt. Sa raison de vivre était restée sous terre, et sans raison de vivre, Orphée n’était plus qu’une coquille vide. Il ressentait chaque seconde qui s’écoulait comme un supplice. À chacun de ses battements de cœur, une voix dans sa tête lui répétait qu’il avait tué Jayson et Eurydice.

Il s’assit alors sur un rocher, ouvrit son couteau suisse, contempla la lame reflétant la lune, localisa une des veines de son bras et plaça le métal froid contre sa peau. Un éclat de lumière dorée l’interrompit, et la lyre d’Apollon apparut. Orphée la regarda, la ramassa et la jeta dans l’écume bouillonnante des eaux glacées. Il reprit son couteau et se trancha l’artère d’un geste net et précis. Le sang, qui coulait à flots, témoignait de la perfection de son acte. En sentant la vie quitter son corps petit à petit, Orphée se sentit apaisé. Il s’étendit sur le rocher et regarda la mer infinie. Il ferma les yeux paisiblement, et ne les rouvrit plus jamais.

 

Katia TilleDelphine MontiJulie WittwerSophie BrouetThimothée Taverney, Beatriz PardalLoick HeizShania GicotAntonio Queiros da RochaClément Courvoisier

Établissement secondaire des Dents-du-Midi, Aigle, Suisse.

Prix littéraire de l’Afpeah (Lycée)

La Figure d’Eurydice#56

Il existait, dans un lieu et en un temps inconnus, un robot qui se nommait Orphée#84.

Je pense que le meilleur mot pour le décrire était… carré.

Comme tous les robots de son monde, Orphée#84 était carré. La tête, carrée. Les jambes, carrées. Même les boulons étaient carrés.

Mais ce n’était pas tout. En plus des robots, la verdure, les animaux, et les aliments l’étaient aussi. Si bien que depuis sa naissance, ce pauvre être mécanique n’avait pu admirer d’autres formes.

 

Orphée#84 possédait donc une apparence profondément basique.

Mais il avait une particularité intérieure qui le différenciait des autres. C’était le plus savant mathématicien de la région. Tous les théorèmes possibles à propos de la forme du carré et du cube, il les avait découverts, prouvés, et prouvés à nouveau.

Il maniait les chiffres à la perfection, et s’appropriait par cela un certain succès. Son nom était célèbre dans la région. On le citait dans les écoles, on parlait de lui dans toutes les discussions, on le saluait respectueusement quand on le croisait, si bien qu’il passait pour un robot de qualité, de pouvoir, et aussi de séduction.

En réalité, toutes les jeunes robotes du pays en pinçaient pour le mathématicien.

La manière qu’il avait de parler de calculs, d’additionner, de soustraire par le quotient des faces opposées, de multiplier par Pi, de diviser la somme des aires parallèles par la diagonale mise au cube, d’additionner la racine carrée de l’ensemble et de diviser à nouveau le tout par 8,52 leur faisait tourner la tête, et les rendait folles. Folles de lui.

Elles venaient souvent le voir, en groupe, et s’asseyaient à ses pieds, buvant ses paroles.

Il était tellement séduisant, avec ses calculs interminables, qu’elles en redemandaient à chaque fois.

Mais elles étaient toutes plus carrées les unes que les autres, et cela ennuyait profondément notre Orphée# 84.

Il en avait assez de ressasser les mêmes calculs et les mêmes théorèmes, et le soir, il s’endormait en rêvant de nouvelles formes.

 

Mais un jour, une nouvelle robote arriva dans les environs.

Et dès l’instant où Orphée#84 l’aperçut, il tomba fou amoureux : elle avait la tête triangulaire ! C’était trop beau pour notre robot, son rêve se réalisait enfin ! Il laissa tomber une larme de joie carrée, et s’élança vers la belle. C’était le coup de foudre incontesté.

Il lui adressa la parole en ces termes :

« Bonjour, nouvelle robote ! Par les côtés consécutivement parallèles d’un carré et par la perpendicularité de ses diagonales, je trouve que votre tête a une forme tellement exquise, qu’elle fait accélérer dangereusement mon cœur ! Au lieu de mes habituels 20 battements par minute, je les sens se multiplier par 4,56, et atterrir à un total inquiétant de 91,2 battements à la minute, sois un total d’1, 52 battement par seconde, contre les 0,333333333333333333333333 qui sont de coutume ! »

Ce n’était certainement pas la plus belle déclaration d’amour qu’on ait faite, mais cela sembla ravir la robote triangulaire, qui, aussitôt, demanda le mariage.

« J’accepte avec 3,5 racine carrée de Pi JOIE ! Je viens de créer une nouvelle idée ! Eurêka !

– Tu es tellement inventif ! J’en suis fascinée ! Embrasse moi, euh… Quel est ton nom ?

– Orphée#84, et vous, beauté ?

– Eurydice#56, mon fiancé ! »

Et sur ces joyeuses paroles, ils partirent organiser leur mariage.

 

Le lendemain, les festivités commencèrent. Eurydice#56 avait revêtu un voile blanc qui moulait parfaitement la triangularité exemplaire de son crâne.

Cependant, les jeunes robotes du village étaient terriblement jalouses de ce mariage, et, ne pouvant le supporter, elles organisèrent bientôt un stratagème pour éloigner à jamais la jeune mariée de leur mathématicien préféré.

Pendant que les invités s’attardaient à table, après avoir englouti la superbe pièce montée carrée, elles proposèrent à Eurydice#56 de venir avec elles, pour discuter entre filles.

Elle accepta de bon cœur. Mais à l’instant où elle ne fut plus sous le regard protecteur de son mari, les robotes lui lancèrent un serpent vert, constitué de petits carrés attachés entre eux.

Le serpent croqua dans la pauvre Eurydice#56, qui tomba instantanément, raide morte.

Les méchantes filles à têtes carrées, qui savaient où se trouvait l’unique charme de la mariée, lui arrachèrent la tête et l’emmenèrent avec elles comme un précieux butin.

 

Quand le pauvre Orphée#84 sortit et vit sa pauvre femme morte et sans tête, il fut tellement horrifié qu’il entreprit, sur-le-champ, de se rendre dans les enfers, où il irait retrouver sa tendre épouse et sa jolie tête triangulaire, qu’il n’avait même pas encore eu l’occasion d’analyser.

 

Le lendemain, il arriva sur les berges du Styx. Le fleuve ressemblait à une immense tache noire. Une odeur désagréable flottait sur les bords de l’eau. Il régnait un froid glacial et un silence effrayant.

Mais soudain, Orphée#84 entendit un bruit au loin. Une silhouette vague parut bientôt dans l’ombre des flots.

Terrifié, le robot carré était à deux doigts de s’enfuir en courant, mais il se remotiva, pour la gloire de ses théorèmes et l’avenir des mathématiques.

Bientôt, il fut rassuré. Enfin, légèrement rassuré. Ce n’était que Charon, le passeur, qui venait sur sa barque. Il était trapu et portait une grande cagoule qui voilait son visage.

« Il faut payer pour traverser, sinon, tu vas devoir errer sur les bords du fleuve pendant 100 ans. »

 

Zut ! Orphée#84 n’avait pas d’argent sur lui ! Pendant que Charon le regardait d’un air inquiétant, le robot, paniqué, cherchait quoi faire.

« Bon, je vais lui parler mathématiques, se dit-il. C’est la seule chose que je sais faire. »

Il s’assit alors au bord du fleuve et commença à expliquer au passeur les différentes propriétés du carré.

Au début, le sombre personnage avait l’air méfiant. Mais au fur et à mesure, il se prit d’intérêt pour la discussion, et, finalement, il laissa le robot grimper sur sa barque.

 

Quand ils arrivèrent au bout du fleuve, ils se saluèrent amicalement, et se quittèrent.

C’est alors qu’Orphée#84 tomba nez à nez avec un énorme chien à trois têtes.

C’était Cerbère ! Notre mathématicien l’imaginait moins horrible. De ses gueules béantes sortaient des quantités de salive rougeâtre et une haleine fétide.

Sa peau noire luisait et ressemblait à du cuir huileux. D’énormes veines y saillaient et semblaient prêtes à exploser.

Orphée#84 faillit renoncer, mais il avait du courage, et surtout, un immense amour pour la figure de sa fiancée.

Il entreprit donc de réaliser la même stratégie dont il avait usé pour Charon.

« Dites, savez-vous que la forme de ma tête se nomme le cube, et qu’elle comporte une quantité de propriétés géométriques ? Par exemple, prenez une face de ce cube. Si on relie les deux sommets opposés, on obtient une droite, que l’on nomme une diagonale. Or, dans un carré, il existe en tout deux diagonales : effectivement, il n’y a que deux paires de côtés opposés dans une face carrée. Si on trace ces deux diagonales, on se rendra compte qu’elles sont perpendiculaires entre elles, c’est-à-dire qu’elles se coupent en formant un angle de 90°, plus communément appelé angle droit. Et si vous mesurez à quelle longueur elles se croisent, vous constaterez que… »

Le robot s’arrêta net. Pendant qu’il était plongé dans son explication passionnante, un bruit avait retenti et l’avait tiré de ses pensées. On aurait dit… un ronflement.

Et c’était bien cela ! L’effroyable chien à trois têtes s’était endormi, et ronflait allègrement !

Le robot aurait certainement dû en être ravi, mais, au lieu de cela, il était indigné. Comment pouvait-on s’endormir devant des observations aussi pertinentes ? Devant l’exposé d’une matière aussi noble que les mathématiques ?

Il prenait cela comme une injure et une atteinte à sa discipline, et, c’est furieux qu’il pénétra dans les Enfers.

Il ne se donna même pas la peine d’observer l’effroyable paysage qui s’offrait à lui, et entra directement dans le palais infernal où se trouvaient Hadès et sa femme Perséphone.

 

Cependant, quand il arriva en face du dieu des ténèbres, il se calma instantanément.

« Ô grand Hadès, et Ô très haute Perséphone, je viens devant vous pour reprendre ma chère femme qui est morte injustement hier » dit-il en s’inclinant profondément.

Mais le roi des abîmes lui répondit avec dédain :

« Qu’espères-tu, stupide mortel ? Tu es tellement banal que cela m’ennuie. Je ne vois pas pourquoi je serais clément avec toi. D’ailleurs, comment as-tu fait pour passer avec Charon et survivre à Cerbère ? »

– J’ai exposé mes découvertes mathématiques, répondit-il simplement.

Hadès semblait ne pas savoir quoi répondre à une pareille désinvolture. Il se tourna vers sa femme, et ceux-ci discutèrent à messe basse, en lançant parfois de furtifs regards au robot.

Perséphone finit par prendre la parole.

« Quel est ton nom et quelle est celle que tu souhaites reprendre des Enfers ? »

– Mon nom est Orphée#84, et celui de ma femme, Eurydice#56.

– Très bien, reprit-elle. Tu as cinq minutes pour nous présenter le plus intéressant discours que tu te crois capable de faire, Orphée#84. »

Le robot prit une grande inspiration, puis, s’élança dans les cinq minutes les plus mathématiques de sa vie. Il y expliqua, montra et démontra les différentes propriétés du carré et du cube sous toutes ses faces et sous tous ses angles. Il calcula les aires, les périmètres et les volumes, devant les yeux ébahis des deux dieux infernaux.

 

Finalement, ils furent tous deux amplement satisfaits de ce discours, et accordèrent au mathématicien de repartir avec sa femme.

« À une condition, déclara Hadès. Tu ne devras pas adresser un seul regard à Eurydice#56 avant d’être sorti des ténèbres. »

Ayant accepté les termes de ce marché, l’être d’acier s’inclina et sortit.

 

« Je suis là ! C’est moi, ta chérie !

– Eurydice#56 ! s’exclama-t-il en lui tournant le dos. Et il fit un câlin au vide devant lui en criant qu’il l’adressait à sa jolie tête.

 

Tous deux partirent ensemble vers la sortie des Enfers. Le mari marchait devant, et tâchait de ne pas céder à la tentation de se retourner. Ils passèrent aux côtés de Cerbère sans incident et arrivèrent dans la barque de Charon.

Celui-ci était ravi de retrouver son ami, ils commencèrent à converser de leur sujet favori.

Mais soudainement, Orphée#84 perçut quelque chose qui flottait sur les eaux noires.
« Charon, pourrais-tu faire un détour à gauche ? Je vois un étrange objet, là-bas. »

Le passeur l’écouta et dévia sa barque. C’est alors que le robot découvrit la nature de la chose. C’était un ballon ! Un splendide ballon, parfaitement rond, qui flottait là, sur le Styx des Enfers !

Quelle euphorie ce fut pour le mathématicien ! Une nouvelle forme, parfaite, une forme sans sommet, ni arêtes, ni coin ! Il n’aurait jamais pu imaginer une beauté pareille.

Sans réfléchir, il se pencha vers la sphère pour l’attraper.

Hélas, il n’arriva pas à la saisir et déséquilibra entièrement la barque. Le passeur rattrapa tant bien que mal le tangage de son navire, avec ses rames.

 

Mais cela ne changea pas, la fatale position dans laquelle se retrouva le robot. Ayant roulé sur lui-même avec l’agitation de la barque, il se retrouva collé contre le derrière carré d’Eurydice#56.

Aussitôt, selon les paroles d’Hadès, la jeune robote disparut, et retourna aux enfers pour l’éternité. Le ballon flottant s’était volatilisé, lui aussi.

 

Et c’est ainsi que se termine la tragique histoire d’Orphée#84, le mathématicien qui n’eut jamais à étudier d’autres formes que le carré.

Elsa Malkoun,

Lycée Condorcet de Belfort 

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