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Prix « Coup de coeur des lycéens »

Prix « Coup de coeur des lycéens »

Une descente aux Enfers

 

 

« Tu es ma muse, ma dryade,

Ensemble nous vaincrons les tempêtes.

Notre amour est la plus belle des sérénades,

Et notre histoire est digne des plus grands poètes ! »

 

 

Très amoureux, Orphée et Eurydice avaient l’habitude de sortir en boîte le samedi.

Mais ce soir-là, le destin décida que leur bonheur avait assez duré.

Orphée passait du bon temps avec ses amis. Ils riaient, ils profitaient. Le jeune homme était convaincu que rien ne pourrait venir interrompre son bien-être.

Il se trompait. Dans un coin isolé, à l’abri des regards, le Mal s’emparait d’Eurydice. Long, fin, sans un bruit, le serpent planta ses crocs dans la veine de la jeune femme. À mesure que son poison se répandait dans son corps, elle se sentait sombrer dans un parfait bonheur, dont elle ne pourrait désormais plus se passer.

On était allé chercher Orphée pour l’avertir, mais il était déjà trop tard, Eurydice avait entamé sa descente aux Enfers. Quand le jeune homme arriva, il trouva sa bien-aimée, assise sur le carrelage crasseux, une seringue plantée dans l’avant-bras. Jamais il n’avait ressenti pareille peur. Mais elle était vivante, elle respirait encore ! Son cœur, gorgé d’héroïne comme une éponge, battait toujours et, sous ses paupières fermées, ses yeux palpitaient comme si elle faisait un mauvais rêve.

 

Les semaines passèrent. Orphée n’oubliait pas. Au début, ça n’avait pas eu l’air vraiment grave. Eurydice gobait quelques pilules de temps en temps, mais ça ne pouvait pas bien faire de mal. Comment résister à ce goût sucré de fruits et de caramel ? Puis, elle avait essayé de nouvelles drogues, parce que « c’était bien de varier les plaisirs ». Elle promettait de rester sage et de ne jamais trop exagérer sur sa consommation mais, malgré toutes ses belles promesses, elle finit par tomber dans le besoin constant de sentir de la drogue lui couler dans les veines. Et cette passion, trop grande pour elle, finit par la consumer. Elle s’isolait à la cave et n’en remontait jamais. C’était devenu sa prison.

 

Orphée était inconsolable. Tous les soirs, il laissait échapper son chagrin en longs sanglots, seul avec ses souvenirs et le fantôme de son amour perdu. Il respirait la douce odeur d’Eurydice imprégnée dans les draps. Il l’aimait à mourir. Oui, c’est ça, il l’aimait à mourir. Mourir d’amour ou d’overdose, qu’importe ? Tout ce qui comptait était que son amour soit toujours vivant. Orphée, cependant, était dans une impasse : il n’en pouvait plus de vivre avec une toxicomane, mais comment pouvait-il oublier cette passion ardente ? La situation était devenue insoutenable pour le couple. Le jeune homme savait qu’elle souffrait autant que lui, et que toutes ces drogues l’entraîneraient de plus en plus vers le fond. Il fallait stopper cette descente aux Enfers, c’était devenu une question de vie ou de mort.

 

Alors, dans un élan héroïque, il descendit dans la pénombre de la cave, comme était descendu Ulysse aux Enfers. Là, tout n’était que désordre et chaos ! Dans la pièce régnaient une chaleur atroce et une odeur nauséabonde. L’ampoule nue, accrochée au plafond, faisait danser sur les murs des ombres inhumaines. Pareils à Cerbère, trois rats, cachés dans un coin, observaient fixement Orphée de leurs yeux luisants, comme prêts à lui bondir dessus pour l’entraîner dans les ténèbres. Assise par terre au milieu de cet obscur décor, Eurydice était en transe. Une seringue traînait à ses pieds, entre un petit tas d’herbe et une boîte remplie de poudre blanche…

 

Orphée s’approcha doucement. Le jeune homme regarda ce visage qu’il avait autrefois tant chéri, et ne le reconnut pas. Eurydice semblait avoir trente ans de plus. Ses traits, autrefois fins et doux, étaient maintenant remplacés par de vilaines rides. Sa peau était d’un blanc sale, et des taches sombres couraient sur son corps. Elle semblait baisser la tête honteusement, mais il vit quand même ses yeux. Leur bleu cristallin s’était teinté d’une sombre clarté, iris laiteux dans un regard ténébreux.

Et sa joie de vivre… Toute sa joie de vivre avait disparu, comme disparaît la neige au printemps.

En réalité, Orphée l’aurait cru morte s’il n’avait pas senti son souffle.

 

Orphée s’assit en face d’Eurydice et, quand elle plongea son regard dans le sien, il vit des larmes dévaler ses pommettes. Son cœur se serra dans sa poitrine. Par pitié … ou par amour ? Il passa une main sur la joue de la jeune femme et essuya avec son pouce ses yeux mouillés. Puis il la prit dans ses bras, et lui chuchota à l’oreille :

« Tu es ma muse, ma dryade,

Ensemble nous vaincrons les tempêtes.

Notre amour est la plus belle des sérénades,

Et notre histoire est digne des plus grands poètes ! 

Jamais je ne t’abandonnerai,

Entre tes mains tu tiens mon sort

Je ne peux vivre sans toi pour de vrai,

Et être loin de toi est pire que la mort. »

 

Alors, pour la première fois depuis des mois, le regard d’Eurydice s’illumina. Comme si enfin elle se souvenait de sa vie, comme si enfin elle se souvenait du bonheur.

Orphée la serra encore plus fort dans ses bras :

« Je te promets de ne jamais t’abandonner !

– Orphée … la voix d’Eurydice commença à trembler … Je veux m’en sortir ! Je veux recommencer à vivre avec toi, comme avant ! Je le veux, plus que tout au monde ! Mais je n’y arrive pas …! Je n’arrive pas à arrêter ! C’est trop dur ! C’est trop bon ! »

Orphée lui caressa doucement la joue :

« Eurydice …Tu es ce que j’ai de plus cher, tu es ma raison de vivre. Et rien n’est plus irremplaçable et plus triste à perdre que la raison de vivre. Nous allons nous en sortir. Nous sommes plus forts que le destin ! Nous allons vivre ! Vraiment ! Simplement ! ENSEMBLE !

-… Donne moi la force d’y arriver…! »

Il l’embrassa tendrement puis, en la prenant par la main, l’aida à se relever. Elle avait du mal à tenir debout, ses jambes avaient perdu l’habitude de marcher. Orphée l’accompagna jusqu’au pied de l’escalier mais, arrivée à celui-ci, Eurydice s’arrêta… Elle avait une condition…

« Plus jamais ! dit-elle. Je ne veux plus jamais retourner en soirée tant que je ne serais pas sûre d’avoir décroché ! »

Elle est courageuse, pensa Orphée. Elle a toujours été très courageuse.

Et il lui promit, sur tout l’amour qu’il avait pour elle, qu’il respecterait sa condition.

Eurydice sourit tristement. Puis Orphée la prit par le bras et ensemble ils remontèrent la pente.

 

Chaque jour qui passait l’éloignait un peu plus de l’enfer. Orphée retrouvait son Eurydice, joyeuse et pleine de vie comme autrefois ! Elle se libérait doucement de sa dépendance, retrouvait peu à peu sa vitalité. De cette épreuve, leur amour s’intensifia. Ensemble, ils se sentaient invincibles !

Pensant qu’elle était enfin sortie de ce sombre tunnel, Orphée emmena Eurydice en soirée…

Tout se passa bien jusqu’à ce qu’il la quitte des yeux.

Elle se retrouva face à son ancien dealer qui lui proposa de nouvelles sensations, une pilule inoffensive,  »juste pour essayer  ». À cet instant précis, tout bascula.

 

Orphée la retrouva à contre-cœur dans les toilettes. Adossée contre le mur. Il s’approcha d’elle. La prit dans ses bras. Il savait.

Elle le regarda en larmes.

« Tu m’avais promis… » lui dit-elle.

Puis elle posa sa tête sur son cœur. Et s’endormit à tout jamais…

 

Mia Gabriel

Lycée Condorcet, Belfort.

 

 

 

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