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Prix littéraire de l’Afpeah (Lycée)

Prix littéraire de l’Afpeah (Lycée)

La Figure d’Eurydice#56

Il existait, dans un lieu et en un temps inconnus, un robot qui se nommait Orphée#84.

Je pense que le meilleur mot pour le décrire était… carré.

Comme tous les robots de son monde, Orphée#84 était carré. La tête, carrée. Les jambes, carrées. Même les boulons étaient carrés.

Mais ce n’était pas tout. En plus des robots, la verdure, les animaux, et les aliments l’étaient aussi. Si bien que depuis sa naissance, ce pauvre être mécanique n’avait pu admirer d’autres formes.

 

Orphée#84 possédait donc une apparence profondément basique.

Mais il avait une particularité intérieure qui le différenciait des autres. C’était le plus savant mathématicien de la région. Tous les théorèmes possibles à propos de la forme du carré et du cube, il les avait découverts, prouvés, et prouvés à nouveau.

Il maniait les chiffres à la perfection, et s’appropriait par cela un certain succès. Son nom était célèbre dans la région. On le citait dans les écoles, on parlait de lui dans toutes les discussions, on le saluait respectueusement quand on le croisait, si bien qu’il passait pour un robot de qualité, de pouvoir, et aussi de séduction.

En réalité, toutes les jeunes robotes du pays en pinçaient pour le mathématicien.

La manière qu’il avait de parler de calculs, d’additionner, de soustraire par le quotient des faces opposées, de multiplier par Pi, de diviser la somme des aires parallèles par la diagonale mise au cube, d’additionner la racine carrée de l’ensemble et de diviser à nouveau le tout par 8,52 leur faisait tourner la tête, et les rendait folles. Folles de lui.

Elles venaient souvent le voir, en groupe, et s’asseyaient à ses pieds, buvant ses paroles.

Il était tellement séduisant, avec ses calculs interminables, qu’elles en redemandaient à chaque fois.

Mais elles étaient toutes plus carrées les unes que les autres, et cela ennuyait profondément notre Orphée# 84.

Il en avait assez de ressasser les mêmes calculs et les mêmes théorèmes, et le soir, il s’endormait en rêvant de nouvelles formes.

 

Mais un jour, une nouvelle robote arriva dans les environs.

Et dès l’instant où Orphée#84 l’aperçut, il tomba fou amoureux : elle avait la tête triangulaire ! C’était trop beau pour notre robot, son rêve se réalisait enfin ! Il laissa tomber une larme de joie carrée, et s’élança vers la belle. C’était le coup de foudre incontesté.

Il lui adressa la parole en ces termes :

« Bonjour, nouvelle robote ! Par les côtés consécutivement parallèles d’un carré et par la perpendicularité de ses diagonales, je trouve que votre tête a une forme tellement exquise, qu’elle fait accélérer dangereusement mon cœur ! Au lieu de mes habituels 20 battements par minute, je les sens se multiplier par 4,56, et atterrir à un total inquiétant de 91,2 battements à la minute, sois un total d’1, 52 battement par seconde, contre les 0,333333333333333333333333 qui sont de coutume ! »

Ce n’était certainement pas la plus belle déclaration d’amour qu’on ait faite, mais cela sembla ravir la robote triangulaire, qui, aussitôt, demanda le mariage.

« J’accepte avec 3,5 racine carrée de Pi JOIE ! Je viens de créer une nouvelle idée ! Eurêka !

– Tu es tellement inventif ! J’en suis fascinée ! Embrasse moi, euh… Quel est ton nom ?

– Orphée#84, et vous, beauté ?

– Eurydice#56, mon fiancé ! »

Et sur ces joyeuses paroles, ils partirent organiser leur mariage.

 

Le lendemain, les festivités commencèrent. Eurydice#56 avait revêtu un voile blanc qui moulait parfaitement la triangularité exemplaire de son crâne.

Cependant, les jeunes robotes du village étaient terriblement jalouses de ce mariage, et, ne pouvant le supporter, elles organisèrent bientôt un stratagème pour éloigner à jamais la jeune mariée de leur mathématicien préféré.

Pendant que les invités s’attardaient à table, après avoir englouti la superbe pièce montée carrée, elles proposèrent à Eurydice#56 de venir avec elles, pour discuter entre filles.

Elle accepta de bon cœur. Mais à l’instant où elle ne fut plus sous le regard protecteur de son mari, les robotes lui lancèrent un serpent vert, constitué de petits carrés attachés entre eux.

Le serpent croqua dans la pauvre Eurydice#56, qui tomba instantanément, raide morte.

Les méchantes filles à têtes carrées, qui savaient où se trouvait l’unique charme de la mariée, lui arrachèrent la tête et l’emmenèrent avec elles comme un précieux butin.

 

Quand le pauvre Orphée#84 sortit et vit sa pauvre femme morte et sans tête, il fut tellement horrifié qu’il entreprit, sur-le-champ, de se rendre dans les enfers, où il irait retrouver sa tendre épouse et sa jolie tête triangulaire, qu’il n’avait même pas encore eu l’occasion d’analyser.

 

Le lendemain, il arriva sur les berges du Styx. Le fleuve ressemblait à une immense tache noire. Une odeur désagréable flottait sur les bords de l’eau. Il régnait un froid glacial et un silence effrayant.

Mais soudain, Orphée#84 entendit un bruit au loin. Une silhouette vague parut bientôt dans l’ombre des flots.

Terrifié, le robot carré était à deux doigts de s’enfuir en courant, mais il se remotiva, pour la gloire de ses théorèmes et l’avenir des mathématiques.

Bientôt, il fut rassuré. Enfin, légèrement rassuré. Ce n’était que Charon, le passeur, qui venait sur sa barque. Il était trapu et portait une grande cagoule qui voilait son visage.

« Il faut payer pour traverser, sinon, tu vas devoir errer sur les bords du fleuve pendant 100 ans. »

 

Zut ! Orphée#84 n’avait pas d’argent sur lui ! Pendant que Charon le regardait d’un air inquiétant, le robot, paniqué, cherchait quoi faire.

« Bon, je vais lui parler mathématiques, se dit-il. C’est la seule chose que je sais faire. »

Il s’assit alors au bord du fleuve et commença à expliquer au passeur les différentes propriétés du carré.

Au début, le sombre personnage avait l’air méfiant. Mais au fur et à mesure, il se prit d’intérêt pour la discussion, et, finalement, il laissa le robot grimper sur sa barque.

 

Quand ils arrivèrent au bout du fleuve, ils se saluèrent amicalement, et se quittèrent.

C’est alors qu’Orphée#84 tomba nez à nez avec un énorme chien à trois têtes.

C’était Cerbère ! Notre mathématicien l’imaginait moins horrible. De ses gueules béantes sortaient des quantités de salive rougeâtre et une haleine fétide.

Sa peau noire luisait et ressemblait à du cuir huileux. D’énormes veines y saillaient et semblaient prêtes à exploser.

Orphée#84 faillit renoncer, mais il avait du courage, et surtout, un immense amour pour la figure de sa fiancée.

Il entreprit donc de réaliser la même stratégie dont il avait usé pour Charon.

« Dites, savez-vous que la forme de ma tête se nomme le cube, et qu’elle comporte une quantité de propriétés géométriques ? Par exemple, prenez une face de ce cube. Si on relie les deux sommets opposés, on obtient une droite, que l’on nomme une diagonale. Or, dans un carré, il existe en tout deux diagonales : effectivement, il n’y a que deux paires de côtés opposés dans une face carrée. Si on trace ces deux diagonales, on se rendra compte qu’elles sont perpendiculaires entre elles, c’est-à-dire qu’elles se coupent en formant un angle de 90°, plus communément appelé angle droit. Et si vous mesurez à quelle longueur elles se croisent, vous constaterez que… »

Le robot s’arrêta net. Pendant qu’il était plongé dans son explication passionnante, un bruit avait retenti et l’avait tiré de ses pensées. On aurait dit… un ronflement.

Et c’était bien cela ! L’effroyable chien à trois têtes s’était endormi, et ronflait allègrement !

Le robot aurait certainement dû en être ravi, mais, au lieu de cela, il était indigné. Comment pouvait-on s’endormir devant des observations aussi pertinentes ? Devant l’exposé d’une matière aussi noble que les mathématiques ?

Il prenait cela comme une injure et une atteinte à sa discipline, et, c’est furieux qu’il pénétra dans les Enfers.

Il ne se donna même pas la peine d’observer l’effroyable paysage qui s’offrait à lui, et entra directement dans le palais infernal où se trouvaient Hadès et sa femme Perséphone.

 

Cependant, quand il arriva en face du dieu des ténèbres, il se calma instantanément.

« Ô grand Hadès, et Ô très haute Perséphone, je viens devant vous pour reprendre ma chère femme qui est morte injustement hier » dit-il en s’inclinant profondément.

Mais le roi des abîmes lui répondit avec dédain :

« Qu’espères-tu, stupide mortel ? Tu es tellement banal que cela m’ennuie. Je ne vois pas pourquoi je serais clément avec toi. D’ailleurs, comment as-tu fait pour passer avec Charon et survivre à Cerbère ? »

– J’ai exposé mes découvertes mathématiques, répondit-il simplement.

Hadès semblait ne pas savoir quoi répondre à une pareille désinvolture. Il se tourna vers sa femme, et ceux-ci discutèrent à messe basse, en lançant parfois de furtifs regards au robot.

Perséphone finit par prendre la parole.

« Quel est ton nom et quelle est celle que tu souhaites reprendre des Enfers ? »

– Mon nom est Orphée#84, et celui de ma femme, Eurydice#56.

– Très bien, reprit-elle. Tu as cinq minutes pour nous présenter le plus intéressant discours que tu te crois capable de faire, Orphée#84. »

Le robot prit une grande inspiration, puis, s’élança dans les cinq minutes les plus mathématiques de sa vie. Il y expliqua, montra et démontra les différentes propriétés du carré et du cube sous toutes ses faces et sous tous ses angles. Il calcula les aires, les périmètres et les volumes, devant les yeux ébahis des deux dieux infernaux.

 

Finalement, ils furent tous deux amplement satisfaits de ce discours, et accordèrent au mathématicien de repartir avec sa femme.

« À une condition, déclara Hadès. Tu ne devras pas adresser un seul regard à Eurydice#56 avant d’être sorti des ténèbres. »

Ayant accepté les termes de ce marché, l’être d’acier s’inclina et sortit.

 

« Je suis là ! C’est moi, ta chérie !

– Eurydice#56 ! s’exclama-t-il en lui tournant le dos. Et il fit un câlin au vide devant lui en criant qu’il l’adressait à sa jolie tête.

 

Tous deux partirent ensemble vers la sortie des Enfers. Le mari marchait devant, et tâchait de ne pas céder à la tentation de se retourner. Ils passèrent aux côtés de Cerbère sans incident et arrivèrent dans la barque de Charon.

Celui-ci était ravi de retrouver son ami, ils commencèrent à converser de leur sujet favori.

Mais soudainement, Orphée#84 perçut quelque chose qui flottait sur les eaux noires.
« Charon, pourrais-tu faire un détour à gauche ? Je vois un étrange objet, là-bas. »

Le passeur l’écouta et dévia sa barque. C’est alors que le robot découvrit la nature de la chose. C’était un ballon ! Un splendide ballon, parfaitement rond, qui flottait là, sur le Styx des Enfers !

Quelle euphorie ce fut pour le mathématicien ! Une nouvelle forme, parfaite, une forme sans sommet, ni arêtes, ni coin ! Il n’aurait jamais pu imaginer une beauté pareille.

Sans réfléchir, il se pencha vers la sphère pour l’attraper.

Hélas, il n’arriva pas à la saisir et déséquilibra entièrement la barque. Le passeur rattrapa tant bien que mal le tangage de son navire, avec ses rames.

 

Mais cela ne changea pas, la fatale position dans laquelle se retrouva le robot. Ayant roulé sur lui-même avec l’agitation de la barque, il se retrouva collé contre le derrière carré d’Eurydice#56.

Aussitôt, selon les paroles d’Hadès, la jeune robote disparut, et retourna aux enfers pour l’éternité. Le ballon flottant s’était volatilisé, lui aussi.

 

Et c’est ainsi que se termine la tragique histoire d’Orphée#84, le mathématicien qui n’eut jamais à étudier d’autres formes que le carré.

Elsa Malkoun,

Lycée Condorcet de Belfort 

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